
LA FAISEUSE DE BIJOUX
La Bazoche-Gouët se situe a environ 30 Km de Nogent le Rotrou. Il faut prendre la route d’Orléans, puis la direction d’Authon du Perche. Le mot Bazoche vient du mot latin Basilica, qui signifie église. Cette étymologie nous paraît être la vraie, et ce qui tend à le prouver, c'est que dans le Perche, la commune de Bazoches-en-Dunois portait au XIIème siècle le nom de Basilicœ. Le surnom de Gouët, qu'elle tient d'un de ses seigneurs, est d'ailleurs nécessaire pour la distinguer des deux autres communes d'Eure-et-Loir qui portent le même nom : Bazoches-en-Dunois et Bazoches-les-Hautes, toutes deux en Beauce, canton d'Orgères.
Au XVIème siècle, on l'appelait La Bazoche-Pouilleuse, sans doute par suite du peu de fertilité de son sol à cette époque, de même qu'on disait Beaumont-le-Chartil ou le Chétif (aujourd'hui Beaumont-les-Autels) pour la même raison, et comme l'on dit encore Montigny-le-Chartil.
Sur la Grand-Place, tous les samedis, s’y tient un marché très renommé dans la région. Sur cette même place, il y a la mairie, mais aussi l’église, c’est dire son importance. A partir du premier samedi du mois d’avril, l’ambiance sur la place du marché change un peu. Très tôt le matin, de nombreuses femmes se regroupent près de l’église, semblant attendre quelque chose ou quelqu’un.
Un bruit provenant de la route d’Authon de la Perche fait s’animer le groupe.
- La voilà ! La voilà ! C’est elle ! Écoutez, on peut entendre le bruit que font les sabots des chevaux !
Effectivement, une roulotte tirée par deux beaux percherons d’une robe de couleur grise apparaît sur la place du marché. Arrivés près de l’église, sans que le conducteur esquisse un seul geste, les chevaux manœuvrent de façon que la roulotte soit perpendiculaire à l’église. Cette roulotte que l’on devine très ancienne est toute de bois construite et peinte de deux couleurs. Sa base, jusqu’aux bas des fenêtres, est bleue, le reste est de couleur jaune, le toit en bois lui aussi est verni. De chaque côté, suspendus par des ficelles, on voit des paniers, des hottes, des nichoirs à oiseaux, ainsi que quantité d’autres objets en osiers. Sa porte s’ouvre. Une femme avançant avec difficulté apparaît.
Une passante, présente dans l’attroupement, murmure doucement à sa voisine :
- Mon dieu, comme elle a vieilli. Regardez donc, même en s’aidant de sa canne elle a du mal à se mouvoir.
- Mais quelle âge a t’elle donc ? Demande la voisine.
- Pas loin de trente ans.
- Trente ans ! Ce n’est pas possible. Vous vous trompez madame, elle en parait beaucoup plus !
- Attendez ! Attendez donc qu’elle retire son châle, vous allez être surprise.
Devant la roulotte, la femme, avec peine, dispose une table sur laquelle bien à plat elle pose un châle qui, jusque là, la dissimulait aux yeux des badauds. Le visage ainsi dévoilé rendrait, par la pureté de ses formes, jalouses bien des jeunes filles. Un visage de madone que pas une ride ne marque, encadré par des cheveux d’un noir de geai qui descendent en ondulant légèrement jusque sous la taille. Ses yeux d’un bleu foncé donnent à son regard un éclat d’une dureté métallique.
Une jeune fille apparaît à la porte de la roulotte, ressemblant trait pour trait à la bohémienne.
- Mère, veux tu que je te descende le tabouret avec le petit coussin ?
- Oui ma fille, je veux bien. Après, vas à l’hôtel demander à Mme Stéphanie de remplir le seau pour faire boire les chevaux.
La jeune bohémienne passe sous la roulotte et revient avec le seau. S’assurant une fois encore que sa mère n’a besoin de rien, elle traverse la place pour se rendre à l’hôtel. Quand elle n’en est plus qu’à quelques pas, la porte de l’établissement s’ouvre, laissant apparaître une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux châtains. Elle ouvre les bras dans lesquelles la jeune fille vient se blottir.
- Viens, entre donc. Comme tu es belle Marie. Comme tu as changée, tu es une vraie femme, maintenant. Je suis contente de te voir. Je me faisais un sang d’encre de ne pas vous voir arriver hier soir.
- Mme Stéphanie, nous avons du nous arrêter à la sortie d’Authon du Perche, les secousses de la roulotte fatiguaient trop la mère.
- Pauvre Fanny, je sais ! D’ici, j’ai bien vu que son état de santé ne s’était pas amélioré. Alors, la malédiction des Doucet est en train de s’accomplir, ma pauvre petite, vas !
Marie baisse la tête sans répondre.
- Vous voulez bien me remplir mon seau pour les chevaux, s’il vous plait, je ne veux pas que maman reste seule trop longtemps.
- Oui mignonne, je vais te le remplir ton seau. Retourne vite vers ta mère, je te le ferai porter par le commis.
La jeune fille tourne les talons et rejoint sa mère de l’autre côté de la place. Elle s’installe derrière elle, une fesse posée sur une des marches de la roulotte. Fanny, avec difficulté, se lève, avance de quelques pas vers les badauds, choisit des femmes, passant de l’une à l’autre. Sans dire un mot, elle leur caresse les mains et retourne derrière la petite table. Levant les yeux vers le groupe, d’un signe de tête, elle en désigne quelques unes.
- Toi ma fille, approche, toi aussi. Toi, viens aussi. Toi, là derrière, passe devant.
Elle va choisir ainsi cinq personnes et sort de la poche de sa robe un mouchoir. Elle le pose en l’ouvrant sur le châle, découvrant ainsi, à la vue des femmes impatientes, cinq petits rubis en forme de cœur. Les cailloux, bien que très petits, par leur couleur rouge sang assurent de la pureté des joyaux.
Comme on offre un trésor, elle va alors déposer avec une infinie délicatesse, dans le creux de la main de chacune d’entre elles, un petit bout de pierre, répétant à chaque fois :
- Le bonheur et la chance entrent dans ta maison,
Ce rubis tu ne dois user sans déraison,
Car alors son pouvoir, comme la fumée
Dans l’espace du temps va s’envoler !
Quand l’oiseau viendra réclamer
Le bijou que je t’ai donné
Dans l’urne il ira le déposer
Pour que l’âme soit sanctifiée
A chaque bijou qu’elle offre, la séparation semble lui causer d’atroces douleurs, puis comme elle récite l’incantation, alors un sourire de contentement la transfigure.
Pendant ce temps, Marie a décroché les objets en osier qu’elle a disposés près de la roulotte. Les clientes semblent vivement apprécier les paniers. Marie en vendra une assez bonne quantité.
Profitant d’un moment où il n’y a plus personne, sa mère lui dit :
- Marie, ma fille, aide moi à rentrer, je me sens si fatiguée.
Alors la jeune fille, avec une infinie douceur, va aider sa mère à rentrer dans la roulotte.
Quelques instants après, elle traverse la place et entre dans l’hôtel.
- Mme Stéphanie, auriez-vous de la soupe de préparée ?
- Bien sûr ma grande, comment pourrais-je l’oublier, d’hier déjà elle vous attendait. Donne-moi deux minutes, je te donne ça.
Se précipitant vers les cuisines, elle en revient avec une casserole qui laisse échapper un délicieux fumet de bouillon.
- Vous m’en direz des nouvelles, les légumes sont du jardin et le lard vient de chez notre voisin le charcutier. Tiens ma petite Marie, porte vite ça à ta mère.
Dans le café, un couple intrigué par la conversation regarde par la fenêtre, du côté de la roulotte.
- Dites madame, questionne l’homme en regardant dehors, j’ai observé ce que faisait la femme dans la roulotte qui est stationnée près de l’église. N’est ce pas indiscret de vous demander de quoi il s’agit ?
- Vous n’êtes pas des journalistes au moins, car ici, on n’aime pas les pisse-copies ! Demande Stéphanie en s’approchant de la table où sont installés ses clients.

Elle tire une chaise, s’assoit et commence :
- Les Doucet de mères en filles sont des faiseuses de bijoux enchantés qui possèdent un pouvoir, ho il n’est pas bien grand, pas bien puissant, mais... Approchez-vous plus près que je vous raconte. Vous avez regardé, hein ! Alors, vous avez vu qu’elle choisissait les femmes à qui elle allait faire don d’un bijou car elle ne les vend pas, elle les offre !
Devant la mine sceptique de ses clients, elle continue :
- Oui, elle offre ses bijoux mais ne veut rien recevoir, ni argent, ni don de quoi que ce soit, juste un merci ou une embrassade. Elle choisit des jeunes femmes et celles qui seront élues, dans l’année, se marieront. Ho, ne me regardez pas avec ces yeux ronds, c’est la vérité que je vous raconte là, et jamais les Doucet ne se trompent, ça, jamais c’est arrivé ! Les bijoux qu’elle offre sont de minuscules rubis grossièrement taillés en forme de cœur. A celle qui portera le bijou, chance et bonheur seront prodigués, pas de chance énorme, non ! Pas de bonheur immense, non ! Mais juste de quoi rendre heureux et éloigner le malheur. Vous doutez ? Regardez donc !
Mme Stéphanie enlève un cordon passé autour de son cou, sur lequel on peut voir une petite pierre.
- Mme Fanny m’a offert cette pierre il y a quinze ans. L’année même, j’épousais mon mari ! Tous les ans, au premier samedi d’avril, elles arrivent avec leur roulotte, s’installant jusqu’au dernier samedi de septembre. Alors, elles disparaissent jusque l’année d’après. Cela fait plus de cent ans, que dis-je, bien plus encore. L’hôtel appartient à la famille de mon mari depuis 5 générations, et dans les registres, nous avons retrouvé quittance pour des repas aux Doucet, alors imaginez un peu, hein ! Attendez voir que je vous montre quelque chose.
Mme Stéphanie se lève, se dirige vers une porte contiguë au bar. Après quelques instants, elle réapparaît dans la pièce avec dans les bras un album de photos à la couverture passablement usée.
- Cet album est ancien. Il a été débuté en ... Attendez que je regarde et ne sorte pas de bêtise. Il a été commencé en 1850. Vous imaginez, en 1850, par l’aïeul de mon mari ! Vous rendez-vous compte un peu, c’était les tous débuts de la photographie, avoir un appareil dans nos contrées était chose rare !
L’homme se penche sur le premier cliché. On peut voir une roulotte, attelée à des chevaux tenus en bribes par une femme. A côté d’elle, un enfant qui doit être une fillette, puisqu’elle est vêtue semble t-il d’une robe.
De la femme, on ne peut vraiment pas distinguer les traits, le cliché étant de trop mauvaise qualité. La photo a été prise à peu près au même endroit où se trouve l’attelage aujourd’hui car on reconnaît bien l’église. Les photos suivantes pourraient être prises à la même période si l’on ne distinguait de légères différences : la robe des chevaux est d’une autre couleur, les gens qui attendent devant la roulotte ont des vêtements bien différents aussi. Une femme et une fillette aux tenues vestimentaires assez identiques, les poses et l’endroit ne changent pas. Les marques des voitures permettent assurément de dater les photographies, sur celle-ci une juva quatre, là, une dauphine, sur l’autre, une traction. Viennent ensuite des clichés pris avec des pellicules couleurs, la meilleure qualité des appareils offre plus de détails. Sur l’une, on peut voir une roulotte de la même couleur que celle stationnée de l’autre côté de la place, près de l’église.
La cliente annonce :
- Voici les bohémiennes, le cliché a été pris de plus près, on les reconnaît bien !
Mme Stéphanie opine du bonnet.
- Oui, vous avez raison Marie avait... Elle retourne la photo. Non, ce n’est pas Marie, c’est Fanny enfant, avec sa mère. Comme la ressemblance est saisissante ! Sur ces photos, il est très difficile de dire qui est la fille et qui est la mère.
Cela fait bien une bonne demi-heure qu’ils sont à bavarder en consultant l’album photo quand Marie, soutenant sa mère, pousse la porte de l’hôtel. La patronne vient à leur rencontre.
- Venez, asseyez-vous à cette table. J’étais justement en train de montrer l’album photo où l’on peut voir la famille Doucet, voulez que je vous l’amène ?
- Oui, merci Mme Stéphanie, j’aimerais bien. Marie ma fille, vas donc faire des commissions, et après nous irons trouver un endroit pour nous installer. Dites Mme Stéphanie, croyez vous que nous pourrions aller poser la roulotte dans le terrain du père Tournier ?
- Bien sûr, Mme Fanny, vous savez bien qu’il ne vous refusera pas, et que c’est même pour lui une grâce que vous lui faites. Voulez-vous que je vous serve une part de tarte aux pommes. Le cuisinier l’a sortie du four il n’y a pas très longtemps.
Devant l’assentiment de la bohémienne, elle se presse en direction de la cuisine, et revient avec la pâtisserie.
- Fanny, vous ne semblez pas en très grande forme, pourquoi ne vous reposez-vous pas. Vous savez, bon nombre de gens seraient heureux de vous recevoir, vous êtes si bonne avec nous.
La bohémienne fait signe de la main à la patronne de s’approcher.
- Viens donc, ma fille, me montrer tes bijoux. Dis, ne t’es-tu rendue compte de rien ?
La femme secoue négativement la tête, enlève le bijou de son cou pour le tendre à la faiseuse de pierres. Fanny prend le bijou, l’enfermant entre ses mains, puis elle le porte à ses lèvres, souffle dessus, dans le même geste que l’on fait quand l’hiver l’onglée nous paralyse les doigts. Alors, la paume ouverte, elle le regarde pendant un assez long moment.
- Le rubis est en train de perdre son pouvoir, je le savais bien. L’heure est venue. Viens Stéphanie que je te confie un secret.
Ce n’est pas tant le ton de sa voix mais le fait que c’est bien la première fois que la bohémienne se montre aussi accessible qui étonne son hôte.
- Le bijou perd de son pouvoir. Regarde, sa couleur est moins brillante. La destiné qui a de tout temps commandé la vie de notre famille est, une fois de plus, en train de s’accomplir. Le rubis que je t’ai offert va perdre de son pouvoir et bientôt devenir une vulgaire pierre. Te souviens tu du serment ? Le bijou possède un pouvoir qui disparaît à la mort de la bohémienne. Un oiseau vient réclamer le bijou, qu’il va alors déposer sur sa tombe. Surtout respecte le ma fille, sinon !!!!
La patronne de l’hôtel, inquiète, regarde la bohémienne.
- Mais alors, Mme fanny, je ne vais plus avoir de chance, je vais perdre tous les bonheurs que le rubis m’a procurés ?
- Non, sotte fille, ce que tu as, tu le gardes, et...
Fanny ne peut continuer, sa fille entre dans l’hôtel.
- Mère, j’ai attelé les chevaux. Viens, nous devons aller nous installer. Merci Mme Stéphanie, à samedi prochain.
Marie aide sa mère à se lever de la chaise. Quelques minutes plus tard, on entendra le bruit des sabots sur le bitume. La roulotte tirée par les chevaux s’éloigne vers la sortie de la ville en direction d’Authon du Perche.
Le champ est situé juste après le château d’eau. Le père Tournier a fait aménager des toilettes qui, bien que sommaires, sont pratiques et arrangent grandement leur confort. Une petite baraque en bois, avec un auvent, leur sert de cuisine. Elles peuvent aussi y ranger le matériel de vannerie. Pour des gens toujours sur la route et confinés à longueur de temps dans leur roulotte, de pouvoir circuler, préparer et prendre des repas ailleurs est appréciable.
Les semaines passent, chaque samedi verra le même rituel recommencé.
Au début du mois de juin, un jeune homme venant d’un campement installé près de la ville va venir faire une cour discrète à Marie. Au début, elle ne s’en rend pas bien compte, mais Mme Stéphanie qui a observé le jeu du bellâtre, en femme accomplie, ironise auprès de la jeune fille :
- Dis donc Marie, il me semble qu’un bel andalou est en train de te faire la cour ! Ne me dis pas que c’est pour tes paniers qu’il tourne autour de toi ! C’est bien vrai qu’il ressemble à un toréro, la taille fine, une moustache aussi brune que les cheveux, un visage aux pommettes proéminentes. Il ne chevauche pas un fougueux destrier, mais une motocyclette qui a la fâcheuse manie de toujours tomber en panne le samedi matin, et toujours près de la roulotte.
Marie n’est pas insensible à la cour du jeune homme et les prétextes pour s’éloigner de la roulotte vont devenir de plus en plus fréquents. Fanny, loin de gronder sa fille, semble observer tout cela avec une grande mansuétude. Stéphanie va même plusieurs fois la surprendre à sourire.
Un samedi, la roulotte tirée par les percherons va comme à son habitude venir occuper la même place. Fanny sort mais, contrairement aux autres jours, elle ne bouge pas de la place du cocher. Marie s’excuse auprès des jeunes femmes qui attendent, certaines depuis des heures, la venue des bohémiennes.
- Mère ne peut plus faire de bijoux, elle n’en a plus la force, il lui faut se reposer ! Veuillez nous pardonner.
Le bruit que fait une motocyclette vient arracher un cri de joie à Marie qui jette un regard implorant vers sa mère.
- Va ! Va ! Ma fille, ne te fais pas de souci pour moi. Les gens qui veulent des paniers se débrouilleront bien tous seuls. Allez va, mon oiseau, va ! Regarde Stéphanie qui me surveille du coin du rideau, il me suffira de faire un geste et elle viendra.
Comme si la patronne de l’hôtel avait entendu, la porte du restaurant s’ouvre. Mme Stéphanie traverse la place, une gamelle fumante entre les mains.
- Regarde donc, tu vois bien je ne suis pas seule ! Allez ma fille, cours après ton destin.
De la main, Fanny chasse gentiment sa fille qui, jupe au vent, rejoint son prétendant. Aux environs de dix heures, la mine renfrognée, Marie revient et, sans un mot, court se refugier à l’intérieur de la roulotte. Fanny entend sa fille sangloter. Elle sait qu’elle ne peut rien faire, sinon attendre qu’elle se calme et vienne vers elle.
- Maman ! Maman !
Fanny a les larmes aux yeux d’entendre sa fille l’appeler maman, chez eux ce petit nom est exclusivement réservé aux enfants. Pour les grands, on dit mère, fixant ainsi le moment de la sortie de l’enfance vers l’adolescence. Elle sait bien combien souffre sa fille. D’un sourire contraint elle la rassure.
- Maman, il ne va plus revenir, ils doivent reprendre la route.
La mère console sa fille lui passant les doigts dans les cheveux.
- C’est ainsi ma fille, tu le sais bien. Il te faut choisir, le suivre ou rester. Allons, conduis moi chez Stéphanie. Allons prendre le repas qu’elle se donne tant de mal à préparer, puis nous rentrerons.
La route qui mène jusqu’à l’emplacement que leur a prêté le père Tournier n’est pas bien longue, pourtant il leur faut faire de fréquents arrêts. Fanny souffre terriblement, les cahots et les bosses de la route lui arrachent des cris de douleurs. Marie qui, du siège cocher dirige les chevaux, s’enquiert fréquemment du confort de sa mère.
- Nous arrivons au carrefour du Grand Chêne. Veux tu que nous fassions un arrêt ?
- Oui, s’il te plait ma fille. Laisse moi descendre, la position allongée m’est trop pénible, je suis sûre que la marche me fera du bien.
Elles vont ainsi continuer à avancer sur la route. Fanny semble moins souffrir, elle marche se tenant de la main à la crinière d’un cheval.
- Regarde Marie, tu vois à droite là-bas, il y a le cimetière. Entrons y, il est temps que je te montre.
Marie, tout de même un peu étonnée, suit sa mère : pourquoi entrer dans ce lieu ?
Elles vont aller au fond du cimetière. Là, dans un coin près du mur, se trouve une place d’environ dix mètres carrés. Sur une pancarte, il est inscrit ‘carré des pestiférés’. Marie dénombre cinq tombes, creusées à même le sol. Sur chacune, un petit écriteau de bois où elle peut lire ‘Marie Doucet’ suivi de la date de naissance et de décès, sur une autre tombe ‘Fanny Doucet’, sur une autre ‘Marie’, et ainsi de suite. L’endroit est entretenu, les tombes sont propres, nettoyées et des fleurs sont fichées dans des vases.
- Marie, notre famille repose ici. Depuis toujours, nous sommes enterrées ici.
- Mère, pourquoi ces tombes sont elles à l’écart des autres ? Pestiférés cela veut dire contagieux, c’est cela la malédiction des Doucet ? Nous avons une mauvaise maladie ?
- Non, cela remonte à très longtemps. A cette époque, nous étions craints, on nous prenait pour des sorcières, des faiseuses de sorts.
Fanny sourit et reprend :
- Il faut reconnaître que c’est tout de même un peu vrai, hein ma fille ! Mais regarde comme les gens maintenant nous respectent. Tu vois comme tout est propre et bien entretenu. Comme les indiens, nous transportons notre maison partout où nous nous déplaçons. Nombreux sont les nôtres à être enterrés en secret au coin d’un champ. Nous vivons différemment et sommes enterrées autrement, tout simplement ! Regarde voir dans cette amphore.
Elle montre une très grosse poterie de la taille d’un fût de 100 litres qui trône au milieu des tombes. Fanny plonge le bras entier dedans, puis en ressort la main pleine de petites pierres en forme de cœur.
- Voilà ma fille, au jour de l’enterrement, celles qui ont reçu, en cadeau, ce bijou devenu pierre, le donnent à l’oiseau venu le réclamer. Puis, en dernier hommage, à tire d’ailes, l’oiseau déposera le bijou dans le vase. Chez nous, c’est ainsi !
Elles reviennent vers la roulotte. Marie aimerait questionner sa mère, mais l’expression de celle-ci lui fait comprendre que ce n’est pas le moment.
Fanny, dans la soirée, va souffrir si atrocement que sa fille ne sachant que faire pour la soulager veut aller en ville pour ramener un médecin. N’y tenant plus, malgré l’interdiction de Fanny, elle harnache un cheval et chevauche jusque l’hôtel pour réclamer de l’aide.
Le médecin qui examine Fanny, constate son extrême faiblesse et veut l’hospitaliser pour des examens.
- Les battements de son cœur sont à peine perceptibles. Je ne comprends pas, je suis en train d’ausculter une personne de trente ans dans un corps d’une femme de soixante dix. Si elle ne veut pas aller à l’hôpital, transportez-la au moins dans un endroit plus confortable.
Fanny refuse catégoriquement.
- Marie ! Marie ! Il ne faut pas ! Chez nous, nous naissons dans la roulotte et nous y mourons. Chez nous, c’est ainsi !
Le médecin sait bien qu’il ne sert à rien d’insister. Marie, une lampe à la main, le raccompagne à sa voiture garée sur le bord de la route.
- Dites Marie, il faut tout de même emmener votre mère pour pratiquer des examens.
- Docteur, nous ne pouvons pas, maman refuse, et puis nous n’avons pas beaucoup d’argent.
- Nous nous adresserons aux services sociaux, nous trouverons bien un moyen.
- Non docteur, chez nous, on ne fait pas l’aumône. Alors là, sûr que pour le coup, on tue la mère ! Chez nous, les Doucet, c’est ainsi !
Le médecin remonte en voiture. Pensive, Marie regarde les feux de l’automobile, au loin, disparaître.
Troublée, elle ne regagne pas aussitôt la roulotte, mais préfère rester seule à réfléchir un peu dans la baraque en bois. Peu après, elle regagne la roulotte, sa mère s’est enfin endormie dans le petit canapé du salon. Marie, sans bruit, va dans la petite pièce du fond qui leur fait habituellement à toutes deux office de chambre
La nuit est bien avancée quand elle est réveillée par un curieux bruit de dégurgitation. En silence, elle se lève et écarte lentement le rideau qui sépare la chambre et le salon. Sa mère, à genoux sur le sol, souffre sans faire de bruit en essayant de vomir dans ses mains le repas du soir. Un haut le cœur, plus violent que les précédents, semble la précipiter tête contre terre. Elle ôte les mains de sa bouche et regarde ce qu’elle vient d’expulser dans ses paumes. Marie, étonnée, voit malgré la pénombre sa mère qui esquisse un sourire, se relève, puis se dirige vers la table où, sur un mouchoir, elle pose un objet. Péniblement, elle reprend la position à genoux, semblant attendre sereinement le prochain haut le cœur. Le cérémonial va se répéter une autre fois. Quand Fanny dépose un autre objet sur la table, Marie n’y tenant plus manifeste sa présence.
- Viens Marie, viens. Je te savais me surveillant derrière le rideau. Viens ma fille, et regarde.
Marie s’approche de la table. Sur le mouchoir, deux rubis en forme de cœur. Fanny les prend entre ses doigts, et les pose dans la paume des mains de sa fille qui peut ainsi sentir qu’ils sont humides de salive et de sang.
- Mère, je ne comprends pas, tu as craché des bijoux. D’où viennent ils ?
- Depuis très longtemps chez nous, les Doucet, il nous a été donné mission de faire le bonheur des gens. Du plus loin que l’on s’en souvienne, cela viendrait de l’époque d’un roi français ; lequel, je ne sais pas. Une femme Doucet a été condamnée, à tord, au bûcher pour sorcellerie. Le lendemain, comme un cadeau du ciel, sa fille a craché des morceaux de son coeur qui se sont transformés en rubis porte bonheur. Et depuis, comme par miracle, cela s’est transmis de mère à fille. Chez nous les Doucet, c’est ainsi. Maintenant, allonge moi sur les coussins que je me repose. Je suis si lasse.
Au petit matin, Fanny, qui a tout de même dormi quelques heures, profite du soleil, installée sur l’herbe, près de la roulotte. Marie, à ses côtés, travaille l’osier. Fanny tend les mains pour prendre celles de sa fille.
- Marie ma fille, il me faut te confier un autre secret. Ton amoureux ne reviendra plus. Chez nous, c’est ainsi. Chez les Doucet, il n’y a pas d’homme à la maison. Dans la famille, il n’y a qu’un enfant par génération et toujours une fille. Tout cela, je l’ai appris de ma mère qui l’a appris de la sienne et ainsi de suite de génération en génération.
Fanny regarde sa fille qui, les yeux baissés, de ses mains tresse un panier. Des larmes coulent en silence de ses joues sur l’osier, le rendant glissant à travailler.
- Marie, ne te tourmente pas ainsi. Ton secret, je le connais. Je sais bien que ton amoureux est parti en te laissant un petit cadeau.
Marie lève les yeux vers sa mère. Le sourire qui éclaire le visage de Fanny la rend encore plus triste.
- Mère, ton sourire me fait bien plus de mal que les reproches que tu devrais m’adresser.
Fanny ouvre les bras à Marie qui vient s’y blottir. Elle lui parle doucement à l’oreille, le vent lui-même ne peut entendre ce qu’elle est en train de lui confier. Ainsi, chez les Doucet, se transmettent les secrets de famille, personne ne doit entendre, personne ne doit savoir.
Le soleil se couche derrière l’horizon, c’est le moment où Fanny, épuisée, s’endort pour toujours dans les bras de sa fille. Marie va, seule, préparer sa mère, l’habillant de ses plus beaux habits, la parant de ses plus beaux bijoux. Elle ira à la ferme du père Tournier pour lui demander de prévenir Mme Stéphanie pour les formalités.
La nuit est tombée. Dans la mare, des grenouilles semblent de leur chant accompagner les sanglots de Marie, qui pleure, penchée sur le cercueil de sa mère.
De la route, comme venu de nulle part, on entend les accords d’une guitare. Des gitans, prévenus on ne sait comment, sont là pour la veillée funèbre. Leur musique et leurs chansons dureront jusqu’au matin.
Le cercueil de bois blanc que le père Tournier est venu amener la veille est posé à l’arrière de la roulotte. Le convoi funéraire prend la direction du cimetière. Les chants des gitans accompagnent le cortège jusqu’aux grilles du cimetière, puis ils porteront le cercueil d’une des leurs jusqu’au carré des pestiférés.
Plusieurs jours durant, on pourra voir dans le ciel bleu du Perche, des oiseaux, tenant dans leur bec un bijou, voler vers le cimetière de La Bazoche-Gouët.
La prophétie récitée par Fanny se réalise alors :
‘Quand l’oiseau viendra réclamer
Le bijou que je t’ai donné
Dans l’urne il ira le déposer
Pour que l’âme soit sanctifiée’
Si un samedi matin, de bonne heure, vous circulez dans le Perche, alors en sortant de Nogent le Rotrou, prenez la route d’Orléans. Au premier rond point, il faut aller tout droit en direction d’Authon du Perche, vous vous apercevrez que la route, sinueusement, suit le cour d’une rivière nommée la Rhône.
Arrivés dans ce village, continuez tout droit. Vous parviendrez dans ce joli bourg que l’on nomme La Bazoche-Gouët. Sur la place du marché où se trouvent la mairie et l’église, dans un coin de celle-ci, face à l’hôtel restaurant, peut-être trouverez vous stationnée une roulotte de couleur jaune et bleue à laquelle deux beaux et musclés percheron sont attelés. Alors, si vous êtes encore une femme célibataire, approchez vous de la bohémienne assise sur le tabouret, un fichu couvrant son visage. Quand elle lèvera les yeux, peut être aurez vous la chance, après qu’elle ait tenue vos mains dans les siennes, de l’entendre vous dire :
‘Toi ma fille, viens, approche toi’
Dans votre paume, vous sentirez qu’elle glisse comme en cachette un rubis d’une couleur rouge sang dont la forme rappelle celle d’un cœur. Ne lui faites pas l’affront de vouloir lui donner de l’argent, mais approchez vous pour l’embrasser.
Vous connaissez maintenant le merveilleux secret de la famille Doucet. De ce bijou prenez le plus grand soin. Lorsqu’un jour, vous sentirez que le pouvoir est dissipé, que de rubis il est devenu cœur de pierre, un oiseau vous réclamera la pierre pour la porter dans une jarre, là-bas. Alors, pour le repos de la gitane, une prière au ciel, vous pourrez envoyer.
Ainsi se poursuit la destiné des Doucet.



